Depuis mi-décembre, à l’initiative notamment de la Coordination Rurale, syndicat d’extrême droite, des agriculteurs et éleveurs se mobilisent pour dénoncer l’abattage (!!) de boeufs par l’État, afin d’endiguer une épidémie qui se propage dans les troupeaux d’Europe (….).
Cela a donné lieu à quelques images spectaculaires de barricades enflammées, de l’habituelle spectacle de tracteurs déversant toute sorte de merde devant les préfectures et autres bâtiments, et, plus nouveau, d’agriculteurs barricadés dans des fermes qui affrontent la flicaille à coups de pierres et, parfois, de cocktails molotovs.
Il n’en fallait pas plus pour agiter tout le troupeau gauchiste : le Front National et la France Insoumise viennent draguer des électeurs à coup de qui défend le mieux les agriculteurs, la Confédération Paysanne (syndicat de paysans gauchiste) suit difficilement derrière la Coordination Rurale et une partie du milieu autonome, fantasmant éternellement sur un retour des gilets jaunes, multiplie les appels à converger avec les agriculteurs et leur mobilisation. En tête de troupeau, on trouve évidemment les franges les plus populistes, prônes au confusionnisme et appellistes du mouvement : Lundi Matin, Nantes Révoltée, Cerveaux Non Disponibles et, bien sûr, Les Soulèvements de la Terre. Ces derniers se sont notamment fendus d’un communiqué « d’éleveurs et éleveuses de la coordination agricole des Soulèvements de la Terre », particulièrement catastrophique, tandis qu’on peut lire sur Lundi Matin un « récit d’une journée de blocage » en Ariège émanant d’éleveuses, assez édifiant dans son témoignage du confusionnisme qui règne.
Évacuons immédiatement le premier sujet qui fâche, et qui a déjà fait couler beaucoup d’encre (par exemple, ce texte revient largement dessus) : la Coordination Rurale est une organisation nationaliste, raciste et masculiniste, proche du Front National, vigoureusement anti écologie. Tous les témoignages de participant-es à tout ce foin le confirment encore et encore, témoignant par ailleurs de la présence majoritaire de drapeaux français ou d’une forte présence fasciste, allant du Front National à l’Action Française en passant par d’obscurs groupuscules de telle ou telle autre déclinaison fasciste. Plusieurs retours témoignent d’une forte hostilité à la présence de marqueurs de la lutte pro-palestinienne, entre autres, ainsi que d’agressions et idéologies patriarcales. Les Soulèvements contre la Terre, dont les pratiques autoritaires sont dénoncées depuis de nombreuses années, écrivent donc bien évidemment que cela ne leur posera que peu de problèmes de se tenir aux côtés de la CR dont iels « comprennent et partagent la colère », ne dénonçant que (mollement) le « poison identitaire » des seuls dirigeants du syndicat. Partagent-ils aussi la colère de ces agriculteurs de la CR qui se sont attaqués à tous les lieux liés à la lutte contre les méga-bassines dans les Deux-Sèvres, que ce soit une mairie qui avait accueilli les manifestations, une permanence écolo, un cairn en hommage aux victimes de Sainte-Soline, ou une ferme qui avait accueilli le village de l’eau ? L’autre communiqué, dans son fantasme appelo-confusionniste, romantise un effacement des appartenances et idéologies dans le conflit avec la police. Il va de soit qu’une telle chose ne se produit pas, et que cela ressort de façon évidente dans le récit.
De notre point de vue, nous ne voyons ici que de nombreux ennemis qui, malgré leurs différences superficielles, convergent sur de mêmes bases : que ce soit l’Etat, la FNSEA, la Coordination Rurale ou la Confédération Paysanne (malgré des appels à former… une section antispéciste à la conf?).
Au milieu de tout ce foin, il y a en effet quelques clarifications que l’on voudrait aborder sur des points que l’on voit plus rarement discutés. Tous les bords, du Front National à la France Insoumise, de la Coordination Rurale à la Confédération Paysanne sont d’accord sur un point : lorsque l’État abat un troupeau, elle tue les agriculteurs, et les « laisse crever dans le silence »… ah bon ? Le grand oublié de toute cette histoire, c’est quand même le premier concerné, le centre du sujet : les animaux. Cette mobilisation replace l’exploitation animale et le massacre systématique des animaux (non-humains) comme un fait central de chacune des idéologies, du social-démocrate au fasciste, de l’agriculteur corpo-nationaliste à l’agriculteur écolo-appelliste. On se scandalise de quelques centaines de vaches « saines » abattues, et on ignore les quelques millions de vaches, toutes aussi saines, abattues chaque année.
Le centre du problème est là : les agriculteurs ne sont pas contre le fait d’abattre des animaux (sinon ils ne seraient pas agriculteurs !), mais uniquement contre le fait qu’un agent extérieur vienne abattre « leurs » animaux. C’est une bête question de propriété privée : les petits patrons sont en colère contre un État qui vient empiéter sur leurs biens et sur leur [croissance] économique. L’Etat et les grands patrons agricoles, représentés par la FNSEA, défendent eux leurs profits et la possibilité d’exporter leur propre propriété, ce qui n’est possible que sans la présence d’animaux malades sur le territoire.
À de nombreuses reprises, jusqu’aux communiqués des soulèvements [contre] la terre, il est mis en avant que le problème des abattages n’est pas le meurtre indiscriminé d’êtres vivants, mais le fait de priver les éleveurs d’un héritage et d’une sélection génétique remontant parfois à plusieurs générations et qui, pour les soulèvements, fait « la singularité quasi artisanale du métier d’éleveur ». Mais de quoi parle-t-on vraiment, derrière le « compagnonnage sensible avec ses bêtes » et autres romantisations dégoûtantes ? On parle d’êtres vivants, et non de « bêtes », que l’on a achetés comme de vulgaires objets, privés de leur liberté, forcés à se reproduire encore et encore pour le profit économique d’un petit patron, et finalement massacrés pour le profit gustatif de consommateurs humains. On notera au passage la focalisation sur des pratiques cruelles, telles que la sélection génétique ici mais aussi l’insémination artificielle et les mutilations, qui ne sont en rien l’apanage de l’élevage industriel, mais sont toutes aussi communes chez les « éleveurs-artisans ».
Remettons alors les choses en place : ceux que l’on tue, ce ne sont pas les éleveurs qui défendent leur propriété privée et leur droit à exploiter et tuer, mais des êtres vivants que l’on prive de liberté et sur lesquels untel ou un autre s’octroie tout droit de vie ou de mort.
Au-delà de tout discours ridicule sur la soi-disant relation entre l’exploiteur humain et l’exploité non-humain (auquel ils croient sans doute sincèrement, comme d’autres prétendent aimer les animaux tout en achetant leur carcasse massacrée pour faire plaisir à leurs papilles), les intérêts économiques sont parfaitement explicites dans cette mobilisation. Ils sont d’autant plus cruels lorsque, en Ariège par exemple, des agriculteurs se sont mobilisés durant plusieurs jours pour « défendre » une ferme et son troupeau, allant jusqu’à la confrontation avec les keufs qui aboutira à des gaz lacrymogènes sur les vaches, puis leur abattage indiscriminé par l’État. La vie de ces animaux n’a de valeur ni aux yeux de l’État, ni aux yeux du mouvement paysan qui prétend les protéger : l’un comme l’autre se bat pour la possession de ce qu’ils considèrent comme leur propriété sur laquelle chacun a tous les droits. À aucun moment, dans cette « défense » (alors même qu’on lit par exemple qu’un cheval enfermé dans la ferme se débat sous les lacrymogènes) et ce mouvement ne se pose une question, ou solution, qui pourrait être pourtant plus évidente : celle de la liberté des animaux enfermés.
Sur cette question, on remarquera aisément qu’il n’y a plus de désaccords politiques entre les fascistes, les social-démocrates, et les autonomes/appellistes. Si l’on veut prendre la composante la plus « sympathique » du mouvement, auquel nombre d’appels font référence pour les rejoindre, la Confédération Paysanne est un syndicat profondément spéciste et anti-vegan. Dans le plus banal des corporatismes propres à l’organisation en syndicat, la « Conf' » publie depuis de nombreuses années des communiqués contre les « extrémistes vegans et antispécistes » et attaque tout produit végétal, s’offusquant comme n’importe quel petit facho scandalisé qu’on veuille lui interdire son jambon-beurre. Dès le début des Soulèvements de la Terre, elle a largement bloqué toute tentative d’y construire des voix et mobilisations antispécistes (sinon, comment se faire de la thune en vendant ses merguez sur chaque mobilisation !). Bref, malgré son opposition à « l’élevage industriel », la Confédération Paysanne reste profondément ancrée dans la défense de l’exploitation animale et de la mise à mort systématique de ceux-ci pour le plaisir et le divertissement humains.
Cette convergence avec les Soulèvements de la Terre, notamment, est particulièrement ridicule lorsque l’on considère l’aspect écologique. L’élevage, industriel ou non, est spécifiquement une abberation écologique, l’un des facteurs les plus aggravants de la mise à mort écocidaire de la planète. Si les flux mondiaux d’import-export y sont évidemment pour beaucoup, c’est l’élevage, dans son ensemble, qui est particulièrement émetteur de gaz à effets de serre (d’autant plus l’élevage de vaches !), consomme des quantités astronomiques d’eau et utilise une surface agricole gigantesque. Il serait illusoire de croire qu’un quelconque élevage paysan ou « écolo » pourrait y changer quoique ce soit.
Les zoonoses telles que la DNC sont par ailleurs des conséquences mêmes de l’élevage, en apparaissant que ce soit à cause du dérèglement climatique ou de nombre de ses pratiques telles que la sélection génétique. C’est la création d’espèces qui n’existent que pour parfaire des standards de productivité, en tant que propriété privée, qui est à l’origine de l’émergence de nombreuses maladies. C’est le dérèglement climatique dont l’élevage est l’une des causes principales qui est à l’origine de l’émergence de nombreuses autres maladies, dont la DNC. Il existe une solution simple pour éviter que des troupeaux entiers soient abattus à cause de telles maladies : abolir l’élevage, laisser vivre les animaux en liberté, cesser de jouer avec leurs corps et descendance.
Notons, dans une courte divagation, qu’il est par ailleurs ironique que de nombreux agriculteurs appellent alors à des campagnes de vaccination, lorsqu’une frange importante de ce mouvement est complotiste, antivax et confusionniste. Cela est d’autant plus ironique que le COVID est, en toute vraisemblance, une autre zoonose qui a émergé à cause de l’élevage massif, du dérèglement climatique et de la destruction des espaces naturels. Rendons aux plus complotistes, que l’on retrouve par exemple très facilement dans les commentaires de Cerveaux non Disponibles et autres confu-compatibles, leur cohérence : certains appellent les agriculteurs à ne pas vacciner les vaches, car ils ne voudraient pas manger des vaches vaccinées (!!!).
Entre tous ces beuglements des petits patrons agricoles, on peut difficilement entendre les voix de ceux et celles qu’ils exploitent ; que ce soient les animaux enfermés et massacrés, ou les ouvriers surexploités, souvent des sans-papiers, qui font leur besogne à risque pour leur propre santé.
L’élevage, et l’agriculture en général, sont des secteurs cruels par nature. Même s’ils ne reposaient pas sur l’exploitation généralisée de personnes sans-papiers, sur la destruction de la planète, sur l’exploitation et le ravage du Sud Global, ils resteraient intégralement construits sur l’oppression de milliards d’être vivants. On se fiche de savoir si l’on consommera des animaux assassinés ici ou à des milliers de kilomètres, comme l’on se fiche de savoir si l’on consommera des animaux assassinés par des petits patrons nationalistes ou par des multinationales écocidaires : le véritable problème, c’est le meurtre d’animaux non-humains !
En tant qu’anarchistes, notre solidarité ira toujours aux opprimé-es et exploité-es du monde. Notre solidarité est forcément anti-carcérale : l’anarchie implique de combattre toute forme et tout lieu d’enfermement. Comment supporter que des milliards d’être vivants soient enfermés dans le seul but de les faire se reproduire ou de les massacrer ? Comment considérer un quelconque élevage, aussi « humain » ou « ouvert » soit-il, aussi compatissant, aimant ou précaire soit son geôlier, comme autre chose qu’une prison ? Si nous devons exercer notre solidarité avec quelqu’un dans ce mouvement, c’est bien aux animaux que nous voulons l’étendre. Comment, alors, celle-ci pourrait-elle se matérialiser ?
Évidemment, nous nous opposons à l’abattage indiscriminé et systématique par l’État de populations entières de vaches, situation par ailleurs créée par le choix conscient d’éviter des solutions alternatives, en particulier une large campagne de vaccination, afin de préserver des intérêts économiques. Cette opposition peut cependant difficilement être compatible avec le fait de se tenir derrière les barricades, entre les fascistes et les exploiteurs de gauche, pour empêcher l’abattage sur le très court terme ; nous nous opposons aussi à l’abattage indiscriminé et systématique par l’industrie agricole de populations entières de vaches, que ce soit pour les manger ou toute autre exploitation de leur corps. Que serait une solidarité qui sauverait les animaux de tel abattage pour les condamner à tel autre abattoir ?
La proposition est, encore et toujours, l’action directe anarchiste et insurrectionnelle. La seule manière d’agir et d’être en solidarité avec les animaux menacés de mort, c’est de les libérer de leur enfermement. C’est la seule voie qui n’implique pas leur mise à mort planifiée, la transformation de leur corps en produit capitaliste, la gestion de leur existence comme propriété privée. C’est la seule voie qui offre des perspectives véritablement libératrices, anti-capitalistes et contre toute forme de domination.
Il s’agit alors de faire dysfonctionner la machine de mise à mort : libérer les animaux enfermés dans les fermes, les élevages ou les zoos, attaquer l’État et sa police, bloquer et saboter le bon fonctionnement des abattoirs, saboter la consommation des corps meurtris des animaux et le flux logistique qui la permet, attaquer les fascistes et leurs idées nauséabondes, rendre économiquement non viable de s’enrichir sur la vente ou le massacre d’animaux, rendre socialement inacceptable l’idée même d’élevage, d’abattoir et de consommation d’animaux, rendre visible les lieux d’exploitation en s’attaquant à leurs vitrines. L’exploitation animale est au centre du système capitaliste écocidaire mondial : ce sont les intérêts économiques d’un côté comme de l’autre que nous voulons saboter.
La CRisi (Confédération des Rats Insurrectionnels Sans Insurrection)