Vive l'Anarchie - Semaine 33, 2018

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Max Stirner, encore et toujours un dissident

Publié le 2018-08-13 05:07:02

Max Stirner ? Le petit bourgeois philosophe, tancé de son temps déjà par Karl Marx ? L’anarchiste, l’égoïste, le nihiliste, le grossier précurseur de Nietzsche ? — Oui, nul autre que lui. Certes mal famé dans le monde philosophique, qui l’évoque tout au plus en marge, mais encore aujourd’hui détenteur de la dynamite intellectuelle qu’un de ceux qui vinrent après lui prétendit avoir fabriquée.



« qui ne doit jamais venir ».
Il suffit de prononcer son nom pour qu’apparaissent des formules telles que « Je suis Unique », « Il n’y a rien au-dessus de Moi », « J’ai fondé Ma cause sur rien », qui l’ont fait passer pour l’incarnation de l’égoïste sans gêne, du solipsiste naïf, etc… Il n’est donc pas complètement oublié. Son livre, « Der Einzige und sein Eigenthum » (1844) [« L’Unique et sa propriété »] — il n’en a pas écrit d’autre — est édité de nos jours encore dans la Reclams Universalbibliothek [« Bibliothèque Universelle Reclam »], pour ainsi dire comme l’ouvrage classique de l’égocentrisme. Sans que personne le considère pour autant comme actuel.

Pourtant — telle est en revanche ma thèse — voici venu le temps de Stirner. On trouvera peut-être la meilleure explication de ce que je veux dire dans l’histoire de l’influence de son livre, qui s’est exercée de manière étrangement clandestine dans ses périodes les plus riches de conséquences et qui est aujourd’hui encore très peu connue. Elle permet également de comprendre comment et pourquoi l’idée centrale et spécifique de Stirner n’est devenue véritablement actuelle que plus d’un siècle et demi après sa formulation.

***

Stirner a écrit son « Unique » dans le contexte de la philosophie jeune-hégélienne des années 40 du XIXième siècle. Celle-ci, si l’on met à part la critique biblique de ses débuts, a tenté de développer pour la première fois en Allemagne une théorie rationaliste et athée conséquente (la « vraie » ou « pure » critique) et une pratique (la « philosophie de l’action »). Ses théoriciens les plus représentatifs furent Ludwig Feuerbach et Bruno Bauer, tandis que, sur le plan politique et pratique, Arnold Ruge et Moses Hess se distinguaient dans la lutte pour la démocratie et la justice sociale.

Max Stirner fut d’abord un membre plutôt effacé du groupe de Bruno Bauer. Aussi la critique impitoyable de l’ensemble du jeune-hégélianisme présentée dans son livre (« L’Unique ») surprit-elle tout le monde. Stirner ne critiquait pas, dans la philosophie de Feuerbach et de Bauer — à l’instar des nombreux adversaires du Nouveaux Rationalisme post-hégélienne — l’athéisme des deux anciens théologiens, mais plutôt le manque de conséquence de leur pensée. Sans doute étaient-ils parvenus à s’émanciper du système totalisateur de Hegel, mais pas à quitter vraiment le « cercle magique du christianisme ». D’où le bilan de Stirner : « Nos athées sont des gens pieux ! »

Ceux qu’il avait ainsi critiqués virent très bien que Stirner était allé plus loin, et de manière conséquente, sur leur chemin, le chemin de la critique. Et, s’ils admirèrent son audace, ils s’effrayèrent du résultat, qu’ils considérèrent comme un nihilisme moral.

Fascinés en privé — Feuerbach écrivit à son frère que Stirner était « l’écrivain le plus génial et le plus libre qu’il ait connu », tandis que Ruge, Engels et d’autres se montrèrent également spontanément impressionnés — ils adoptèrent publiquement une attitude défensive et choisirent de garder leurs distances ou le silence : cette avant-garde intellectuelle réagit de manière ambivalente et tactique à l’œuvre de la plus audacieuse de ses têtes. Personne ne voulut faire avec Stirner ce pas au-delà du Nouveau Rationalisme — une pensée rationaliste ne devait pas déboucher sur le nihilisme. Et l’on s’alarma au point de ne pas voir que Stirner avait déjà ouvert des chemins « au-delà du nihilisme ».

Le réflexe défensif devant les idées stirnériennes caractérise également la plus grande partie de l’histoire de la réception, faite à la fois de ré-pulsion et de dé-ception, de « L’Unique ». L’ouvrage tomba d’ailleurs pour commencer dans l’oubli pendant un demi-siècle ; c’est seulement dans les années 90 du XIXième siècle que Stirner connut une renaissance, qui se poursuivit au siècle suivant, toujours dans l’ombre de Nietzsche toutefois, dont le style et la rhétorique (« Dieu est mort », « Moi, le premier immoraliste », etc.) fascinèrent tout le monde.

Quelques penseurs sentirent néanmoins très bien que Stirner, quoique passant pour un prédécesseur borné de Nietzsche, était en fait le plus radical des deux. Ils n’en négligèrent pas moins eux-mêmes de s’expliquer publiquement avec lui. Edmund Husserl parle par exemple, dans un passage isolé, de la « puissante tentation » que représente « L’Unique » — et ne l’évoque pas une seule fois dans ses écrits. Carl Schmitt, bouleversé par sa lecture lorsqu’il était jeune, n’en dit pas un mot jusqu’au jour où, en 1947, dans la détresse et l’abandon d’une cellule de prison, Stirner vient à nouveau le « hanter ». Max Adler, le théoricien de l’austro-marxisme, eut toute sa vie, dans le plus grand secret, une discussion avec « L’Unique ». Georg Simmel se détourna instinctivement de son « étrange espèce d’individualisme ». Rudolf Steiner, qui fut à ses débuts un publiciste rationaliste engagé, s’enthousiasma spontanément pour Stirner mais, voyant vite que celui-ci le « conduisait à l’abîme », il se tourna vers la théosophie. Quant aux anarchistes, ils se tinrent silencieusement à distance (Proudhon, Bakounine et Kropotkine) ou eurent avec lui une relation perpétuellement ambivalente (Landauer).

On retrouve ce refus horrifié d’une pensée ressentie comme abyssalement diabolique dans « L’Unique » chez d’éminents philosophes de notre temps. Pour Leszek Kolakowski, Stirner, auprès duquel « Nietzsche lui-même paraît faible et inconséquent », est certes irréfutable, mais il faut à tout prix le frapper d’anathème, parce qu’il détruit « le seul outil qui nous permette de faire nôtres des valeurs : la tradition ». La « destruction de l’aliénation » à laquelle il aspire, « le retour à l’authenticité, ne signifierait pas autre chose que la destruction de la culture, le retour à l’animalité … à un statut pré-humain ». Et Hans Heinz Holz nous met en garde : « L’égoïsme stirnérien, s’il était mis en pratique, conduirait à l’auto-anéantissement de l’espèce humaine ».

Il est possible que ce soit une angoisse apocalyptique de cette sorte qui ait poussé le jeune Jürgen Habermas à anathématiser, en termes frénétiques, « l’absurdité de la frénésie stirnérienne » et à ne plus jamais évoquer celui-ci par la suite, même lorsqu’il traite du jeune-hégélianisme. Adorno, qui devait se voir, sur la fin de sa carrière de penseur, « ramené au point de vue » — pré-stirnérien — « du jeune-hégélianisme », nota un jour de manière obscure que Stirner était celui qui avait véritablement « vendu la mèche », mais on ne trouve pas un seul mot sur lui dans toute son œuvre. Cependant que Peter Sloterdijk ne remarque rien de tout cela et se contente de hocher la tête en constatant que le « génial » Marx a « laissé libre cours à son irritation au sujet d’une pensée en somme aussi simple que celle de Stirner sur plusieurs centaines de pages ».

Donc, Karl Marx : sa réaction mérite, comme celle de Nietzsche, d’être soulignée en raison de l’influence qu’elle a eue sur toute une époque. Dans l’été 1844, Marx voyait encore en Feuerbach « le seul penseur qui ait accompli une véritable révolution théorique », mais la parution de « L’Unique », au mois d’octobre de la même année, ébranla cette conviction, car il sentit très clairement la profondeur et la portée de la critique de Stirner. Tandis que d’autres, dont Engels, commencèrent par admirer Stirner, Marx vit en lui dès le début un ennemi qu’il convenait d’anéantir.

Il envisagea d’abord d’écrire un compte-rendu critique de « L’Unique », mais abandonna bientôt ce projet et décida d’attendre la réaction des autres (Feuerbach, Bauer). Dans son pamphlet « La sainte famille – Contre Bruno Bauer et consorts » (mars 1845), il épargna donc Stirner. En septembre 1845, parurent la critique de « L’Unique » par Feuerbach et la souveraine réplique de Stirner. Marx, se sentant provoqué à intervenir en personne, interrompit d’importants travaux en cours et se précipita sur « L’Unique ». Sa critique, intitulée « Saint Max », débordante d’invectives contre « la plus pauvre des cervelles philosophiques », devint finalement plus volumineuse que « L’Unique » lui-même. Toutefois il semble que, son manuscrit terminé, Marx ait à nouveau hésité dans ses réflexions tactiques et, en fin de compte, la critique de Stirner resta inédite.

Le résultat de cette explication menée en privé avec Stirner fut que Marx se détourna définitivement de Feuerbach et construisit une philosophie qui, contrairement à celle de ce dernier, devait être immunisée contre la critique stirnérienne — ce fut le matérialisme historique. Il paraît néanmoins avoir encore considéré à cette date sa nouvelle théorie comme provisoire, puisqu’il la laissa elle aussi, comme son « Saint Max », dans ses tiroirs. Voulant éviter à tout prix une discussion publique avec Stirner, il se jeta dans la vie politique, dans les luttes contre Proudhon, Lassalle, Bakounine, etc. C’est ainsi qu’il parvint à refouler complètement le « problème Stirner » — aussi bien au niveau psychologique qu’à celui de l’histoire des idées.

La signification historique du travail de refoulement de Marx devient claire, lorsqu’on examine la façon dont les marxologues de toute nuance ont vu Stirner et apprécié son influence sur Marx. Ils ont adopté sans le moindre esprit critique et de manière étonnamment unanime la manière de voir d’Engels dans son ouvrage de vulgarisation « Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande », publié en 1888. Engels y parle de manière purement épisodique de Stirner comme d’un « cas curieux » dans le « processus de désagrégation de l’école hégélienne », qu’il loue Feuerbach d’avoir surmonté.

Cette manière de présenter les choses, bien que grossièrement fausse aussi bien du point de vue de la chronologie que des faits, fut vite généralement acceptée et le resta, même après la parution du « Saint Max » de Marx en 1903. Quoique les réactions de Marx à « L’Unique » de Stirner puissent être documentées de manière convaincante et détaillée, il n’y a eu jusqu’ici que de très rares auteurs — tels Henri Arvon ou Wolfgang Essbach — pour traiter du rôle décisif de Stirner dans l’élaboration de la conception du matérialisme historique de Marx et procéder à une réhabilitation sans enthousiasme du premier ne remettant pas en question la supériorité bien établie du second. Cependant, ces travaux eux-mêmes ont été ignorés pendant des décennies et on ne les discute que depuis peu, et avec hésitation, dans les milieux spécialisés.

On peut dire en résumé qu’au refoulement primaire de Stirner par Marx (au niveau psychologique et de l’histoire des idées) a succédé un refoulement secondaire, par lequel les marxologues de toute tendance ont automatiquement fait disparaître, contre toute évidence, le refoulement primaire marxien (ce fut en dernier lieu, et de manière très impressionnante, le cas de Louis Althusser), s’épargnant du même coup d’avoir à procéder au leur.

Friedrich Nietzsche, le second grand « vainqueur » de Stirner, est né l’année (et le mois même) de la parution de « L’Unique ». Toutefois, le jeune-hégélianisme dans son ensemble était déjà considéré partout, du temps de sa jeunesse, comme une philosophie manquant de sérieux, comme les élucubrations de quelques maîtres de conférences chassés de l’Université et de journalistes tapageurs d’avant les journées de mars 1848. Le jeune Nietzsche pourtant, dégoûté par la « sénilité » de ses condisciples, vanta dans une lettre ces mêmes années 40 comme une « époque de grande activité de l’esprit », à laquelle il aurait aimé participer lui-même. Le contact direct avec un vétéran jeune-hégélien orienta aussi le futur philosophe. Au mois d’octobre 1865, Nietzsche rencontra longuement et intensivement Eduard Mushacke, un ancien membre du cercle intime de Bruno Bauer, qui avait été lié d’amitié avec Stirner. Cette rencontre eut pour conséquence immédiate une profonde crise intellectuelle et la décision panique de « se tourner vers la philologie et Schopenhauer ».

Nietzsche a tenté avec un certain succès d’effacer les traces directes de ce tournant intellectuel décisif — ce qui donne un poids d’autant plus grand à celles qui subsistèrent.

Bien que, dans le cas de Nietzsche, les choses se présentent dans tous leurs détails (y compris au point de vue de la justification positive) autrement que chez Marx, on peut constater néanmoins des similitudes fondamentales dans l’évolution intellectuelle de ces deux penseurs dont l’influence devait être primordiale : la confrontation avec Stirner dans leur jeunesse ; le refoulement (primaire) et l’édification d’une nouvelle philosophie renforçant un courant idéologique commençant de leur époque avant de devenir populaire, parce qu’elle fait avorter l’explication (véritablement en suspens et réclamée par Stirner) avec les problèmes de fond du projet moderne, à savoir « la manière dont l’homme peut sortir de sa minorité », tout en suggérant une solution pratique accessible.

Comme pour Marx, un refoulement secondaire collectif succéda au refoulement primaire — celui de la recherche nietzschéenne de toute tendance, mais il s’exprima toutefois sous des formes plus souples. On n’hésita pas à comparer des déclarations de Stirner et de Nietzsche — pour conclure que Stirner était et n’était pas un précurseur de Nietzsche. Il fut également répondu aussi bien positivement que négativement à la question de savoir si Nietzsche avait eu connaissance de « L’Unique », sans qu’on en tire toutefois de conclusions.

La thèse la plus extrême, celle d’Eduard von Hartmann, veut que Nietzsche ait plagié Stirner. Mais ceux qui avaient compris le véritable apport de Nietzsche, se sont tus.

***

Les philosophes, dans la mesure où ils furent des rationalistes, furent toujours des dissidents. Cependant, tôt ou tard et le plus souvent après leur mort, leur enseignement fut intégré dans le corpus de l’histoire des idées. Contrairement à l’apparence superficielle, cela n’a pas été le cas jusqu’ici pour le critique rationaliste du rationalisme que fut Stirner. Contrairement à Marx et à Nietzsche, il est resté jusque dans notre temps lui-même, qui se croit post-idéologique et ne connaît effectivement plus de dissidence intellectuelle, un véritable dissident — un dissident durable.

C’est de cette provocation que découle la valeur heuristique de son « Unique » pour l’époque actuelle, et son actualité. L’étude attentive de cet ouvrage et de son influence peuvent nous aider à comprendre l’étrange déclin qu’a connu le projet rationaliste au cours des cent cinquante dernières années — et peut-être par là même inciter à sa réanimation.

Rationalisme — on tient presque obligatoirement celui qui, de nos jours, veut faire de ce concept un thème du temps, pour un naïf n’ayant aucune notion de l’histoire des idées. Ne sommes-nous pas depuis longtemps « éclairés », et tout particulièrement sur le rationalisme elle-même ? N’appartiennent-elles pas à une époque passée et n’a-t-on pas depuis beau temps reconnu leurs contradictions ? Puisqu’elles ont engendré, de manière active et réactive à la fois, sur la base d’une image apparemment optimiste mais foncièrement fausse de l’homme, les idéologies meurtrières qui ont conduit aux catastrophes du XXième siècle.

Tous ceux qui ont voulu continuer au XXième siècle le projet rationaliste du XIXième, ont accepté cette leçon — y compris ceux qui, dans les années 30, ont conçu une « théorie critique de la société » inspirée par Marx et Freud, puis l’ont silencieusement abandonnée peu d’années après pour finir par penser qu’une « dialectique » fatale était inhérente à tout rationalisme.

La proclamation de l’époque post-moderne a rapidement mis un terme aux dernières ambitions rationalistes qui se firent encore quelque peu entendre et effectuèrent une brève percée en 1968. Le projet moderne de rationalisme, déjà discrédité et démodé, devait être définitivement congédié nominalement et l’on résuma ainsi le bilan de siècles de rationalisme : nous sommes désormais éclairés sur le fait que l’homme ne peut être éclairé. L’homme nouveau, que ce soit celui selon Marx ou selon Nietzsche, n’est pas advenu, c’est le vieil Adam qui triomphe. Désormais, tout appel à la création d’un homme nouveau est vu d’un mauvais oeil, voire considéré comme grandement dangereux.

Les choses sont effectivement telles que toute intention de réanimation du projet rationaliste est aujourd’hui étouffée dans l’œuf par le fait que les idées porteuses des derniers penseurs rationalistes ayant agi sur les masses — à savoir Marx et Nietzsche — ont été fondamentalement dévalorisées par les expériences historiques du XXième siècle. Leur faillite a fait aussi se décourager ceux qui ne peuvent tout simplement pas croire, en face de l’omniprésent irrationalisme, que l’humanité — et ne fût-ce que dans sa partie la plus avancée — soit déjà « sortie de la minorité » et que le dernier mot ait été dit sur les possibilités de la raison humaine.

Pourtant, la faillite des idées rationalistes jusqu’ici dominantes offre aussi une chance. Maintenant que s’est évanoui le prestige de Marx et de Nietzsche, il devrait être possible de revenir à l’endroit de l’histoire des idées, jusqu’ici consciencieusement évité, où a commencé cette évolution erronée — à savoir les débats rationalistes radicaux des jeunes hégéliens des années 1840, d’où sortirent tout d’abord les idées de Stirner, puis — principalement en réaction contre elles — celles de Marx et de Nietzsche.

***

Stirner reprocha aux rationalistes radicaux de son temps d’avoir seulement « tué Dieu » et supprimé l’ « au-delà hors de nous », alors qu’ils conservaient, en « pieux athées » qu’ils étaient, le fondement de l’éthique religieuse, l’ « au-delà en nous », le transposant simplement sous une forme sécularisée. Alors que nous ne nous libérerions de nos chaînes millénaires que lorsque ce dernier « au-delà » aurait lui aussi disparu.

Par l’ « au-delà en nous », Stirner entendait très précisément l’instance psychologique pour laquelle Freud créa en 1923 le mot pertinent de « surmoi ». Le surmoi apparaît chez l’individu comme le résultat principal de l’acculturation de l’enfant. Il est ensuite l’asile des estimations de valeur qui, engendrées au début de la vie de manière pré- et irrationnelle, ne peuvent plus être influencées que de manière très conditionnelle par la raison. Le surmoi, bien que considéré par l’individu comme son bien le plus personnel, est l’incarnation de l’hétéronomie.

Stirner pensait que le stade de l’évolution au cours duquel un surmoi engendré pré- et irrationnellement gouvernait le comportement des hommes, passerait avec l’accomplissement de la rationalité au stade du gouvernement personnel, c’est-à-dire d’une véritable autonomie des individus.

Cette idée n’a cependant suscité jusqu’ici, partout où elle a été entendue, que de vives réactions de défense — même chez un rationaliste comme Freud, qui voulait voir le surmoi ancré dans la biologie de manière ferme, inabrogeable et éternelle et qui a vulgarisé la psychanalyse avec la formule : « Là où était le Ça, doit advenir le Moi ! » (N.B. : un moi avec surmoi). Et les quelques psychanalystes qui ont tenté de prendre pour thème l’alternative « Là où était le surmoi, doit advenir le moi !
 », furent aisément mis sur la touche. Mais ceci est un autre chapitre de l’histoire tout à fait non-dialectique de l’auto-paralysie du rationalisme.

Bernd A.Laska.
Max Stirner in nuce, revue Die Zeit n°5 du 27 janvier 2000. Traduit par Pierre Gallissaires, le 30 avril 2001, LSR Projekt.

France : Evasions de centres de rétention – Juillet / août 2018

Publié le 2018-08-13 22:41:03

Petite chronique des évasions estivales des prisons pour étrangers:

1 –  Toulouse

Dans la nuit du mardi 7 au mercredi 8 août 2018, quatre sans-papiers du centre de rétention administrative (CRA) de Cornebarrieu (Haute-Garonne), ont réussi à s’évader de ce bâtiment situé aux bouts des pistes de l’aéroport Toulouse-Blagnac. Ils sont passés par les toits. Un a été rattrapé, il est passé au tribunal le 10 août et a pris 1 mois ferme. Là
on a appris que « quarante-cinq minutes plus tard [après l’évasion], il est repéré par les personnels du peloton de surveillance de gendarmerie (PSIG), en intervention pour un vol de câbles électriques, dans le secteur du stade de Cornebarrieu en compagnie de l’un des quatre «évadés». Celui-ci est parvenu à prendre la fuite une nouvelle fois mais le prévenu
a été interpellé ». Les trois autres courent toujours, bonne chance à eux.

2 –  Palaiseau

Dans la nuit du 9 au 10 août 2018, deux sans-papiers (un Tunisien et un Algérien) du centre de rétention administrative (CRA) de Palaiseau (Essonne), ont réussi à s’évader de ce bâtiment situé près des pistes de l’aéroport d’Orly. Ils se sont évadés en passant par le skydôme (hublot de toit servant de puits de lumière) puis ont franchi les grilles sans
qu’aucune alarme ne sonne. Bonne chance à eux !

3 –  Lyon

Selon les journaux, le 31 juillet 2018 au soir dans le centre de rétention administrative (CRA) de l’aéroport Saint-Exupéry (Lyon), « plusieurs matelas ont été brûlés avec la volonté de permettre aux détenus de disparaître et s’évader dans la fumée ». Trois sans-papiers algériens sont passés en comparution immédiate : deux écopent de six mois de prison ferme, et un autre un mois ferme. Ils sont actuellement à la Maison d’arrêt de Lyon-Corbas. Selon le tribunal, à base d’interprétation de caméras, « l’un est entré dans une chambre avec un drap enflammé, l’autre a étalé du dentifrice sur l’une des caméras, et le troisième a été aperçu en train de tenter de fuir ».

Au tribunal, selon la presse locale, on a appris que ces incendies de matelas visaient peut-être une belle  évasion collective : « Leur idée : créer une diversion pour permettre « à tout le monde de sortir du centre ». « Vous n’avez pas eu conscience que votre geste aurait pu avoir des conséquences dramatiques si le CRA avait brûlé ? », interroge la présidente. – Tout le monde était prêt à s’évader et attendait dehors ! – Sauf le personnel ! ».

Suicides en série à la prison de Fleury-Mérogis

Publié le 2018-08-13 22:41:05

À Fleury-Mérogis, un homme de 48 ans a été retrouvé pendu dans sa cellule mardi 7 août, portant à onze le nombre de détenus s’étant donnés la mort dans la maison d’arrêt depuis début 2018.



Comme pour chaque cas de suicide dans les prisons françaises, les informations sont parcellaires, rassemblées par les médias et les proches du détenu, mais jamais par l’administration pénitentiaire, qui a le silence pour règle. Cette fois, l’homme avait 48 ans et se trouvait en détention provisoire, au « quartier des arrivants », pour une affaire criminelle. Il a été retrouvé pendu dans sa cellule de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, à 7 heures du matin, ce mardi 7 août. Il est le onzième détenu à se suicider dans cet établissement de l’Essonne depuis janvier (pour l’un de ces détenus, Lucas H., mort le 21 juillet, la piste du suicide est toutefois contestée par la famille).
Administration pénitentiaire et acteurs associatifs peinent encore à expliquer ce chiffre alarmant, qui dépasse d’ores et déjà, en sept mois, le nombre total de suicides de ces deux dernières années au sein de la plus grande prison d’Europe.

Infos relayée depuis le site "Mediapart"

USA: Arrestation après 12 ans de cavale d’un activiste ELF et ALF

Publié le 2018-08-13 22:43:04

https://anarhija.info

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Joseph Mahmoud Dibee, membre du groupe Eart Liberation Front, « The Family », a été arrêté à Cuba et se trouve actuellement dans la prison de l’Oregon. Les autorités cubaines, avec l’aide du FBI et d’autres agences du gouvernement américain, ont arrêté Dibee à Cuba juste avant son embarquement dans un avion en direction de la Russie. Jusqu’à jeudi après-midi, il a été détenu à la prison du comté de Multnomah à Portland.
L’après-midi a comparu devant le tribunal fédéral de l’Oregon. Il a plaidé non coupable à trois accusations d’incendies criminels et de complot. Il a dit au juge qu’il comprend ses droits, sans rien ajouter d’autre.

Maintenant, il devra faire face à des accusations fédérales en Oregon, en Californie et à Washington.

Dans l’Oregon, il est accusé d’entente en vue de commettre un incendie criminel, un complot en vue de provoquer un incendie et la destruction d’une usine pour la production d’électricité, et des incendies criminels. En outre, il est accusé d’un complot visant à commettre un incendie criminel, possession d’une arme à feu non enregistrée et la possession d’un dispositif destructeur pour commettre des crimes violents à Washington, et un complot en vue de commettre un incendie criminel, le feu d’un bâtiment gouvernemental et possession d’un dispositif destructeur de violence en Californie.

L’une des actions est accusé d’avoir pris part est la destruction de l’abattage de la viande de cheval, Cave Ouest, à Redmond, Oregon, en 1997. L’action commune ELF / ALF a réussi, la fermeture définitive de l’installation.
En 2005, des agents du FBI sont arrivés chez Joseph Dibee, mais ils n’avaient pas suffisamment de preuves pour l’arrêter. « en fuite  quelques jours . En 2006, un grand jury fédéral en Oregon a accusé Dibee et 12 autres personnes, dans le cadre de » l’opération Backfire », d’une enquête du FBI sur des groupes de libération d’animaux et de terres qui a a mené à de nombreuses arrestations. Le groupe «La famille» est considéré comme responsable d’actes allant du vandalisme aux incendies criminels entre 1995 et 2001, causant plus de 45 millions de dollars de dommages aux entreprises qui détruisent les terres et exploitent des animaux. Dans aucune de ces actions, Dibee est accusé d’avoir causé des dommages à la vie humaine ou non humaine.

Il est prévu que Dibee s’adressera au procès en octobre à la cour fédérale d’Eugene. , il restera emprisonné. jusqu’au procès

Earth First! Journal

Blocages de facs : La note est plus salée que prévu !

Publié le 2018-08-14 21:24:04

Europe 1 / Lundi 13 août 2018

Au plus fort de la mobilisation contre la réforme de l’université, quatre facultés avaient été bloquées pendant plusieurs jours. Des dégradations importantes y avaient été constatées. Les dégradations commises lors des blocages d’universités au printemps ont engendré « autour de 7 millions d’euros » de frais de réparations, au lieu des « 5 millions d’euros » prévus il y a deux mois, a annoncé lundi la ministre de l’Enseignement supérieur.

Un montant en hausse. « Je me suis engagée auprès des présidents d’universités de manière à ce que les bâtiments puissent être remis en l’état et remis en fonctionnement pour que la rentrée se déroule bien », a dit Frédérique Vidal sur RTL. « On est probablement plus autour de 7 millions d’euros aujourd’hui », a-t-elle estimé. Mi-juin, juste après la fin du mouvement contre la réforme d’accès aux universités, la ministre chiffrait le coût des réparations à « plus de 5 millions d’euros ». « J’aurais préféré que cet argent permette de mettre en place de nouvelles pratiques pédagogiques ou permette des recrutements », a déploré Frédérique Vidal.

« Quelques dizaines d’extrémistes ». Au plus fort de la mobilisation contre la nouvelle loi qui modifie les modalités d’accès aux filières non-sélectives, quatre universités (sur 73) avaient été bloquées, dont le site universitaire de Tolbiac, qui dépend de Paris I, et Nanterre, dans les Hauts-de-Seine, dernière à être évacuée à la mi-juin. Plusieurs dizaines de sites avaient également été perturbés dans toute la France. Selon Frédérique Vidal, les dégradations ont été le « résultat de quelques dizaines d’extrémistes ». « On a connu des occupations de bâtiments, on a connu des assemblées générales, on n’avait jamais vu des gens venir casser dans les universités », a-t-elle souligné.

Roveré della Luna, Italie : Au sujet de l’attaque incendiaire contre la caserne militaire du 27 mai dernier

Publié le 2018-08-14 21:24:07

Dans la nuit du 26 au 27 mai 2018 à Roveré della Luna, à la frontière entre le Trentin et le Sud-Tyrol, plusieurs véhicules de l’armée ont été incendiés au seine de la zone de la caserne du 2ème régiment de Génie, qui sert de base d’entraînement et de stand de tirs. Les dégâts sont importants : 30 hommes du feu ont été nécessaires pour éteindre l’incendie. Cette nouvelle devrait parler d’elle-même. Et pourtant, nous aimerions revenir sur les déclarations des politicard-e-s du coin et de la préfecture de police de Trente au sujet de cette attaque incendiaire.

Revendication ?

Cela fait un certain temps déjà que la presse locale parle de « revendications » pour tout ce qui est publié sur les journaux d’agitation et les sites internet du mouvement, sur ce qui se passe en Italie et ailleurs [1].

Il nous semble que ces éclats de génie permettent à l’État de créer un climat hostile contre certaines actions. Quiconque commente des actions ou relaie certains faits peut se retrouver sur la liste des suspects. Huit véhicules militaires brûlés reste un fait.

Au sujet de la violence.

Comme toujours, cette action est également commentée par la phrase habituelle : « Par chance, personne n’a été blessé ». Après le sabotage lors du sommet des Alpes, politicien-ne-s et « désobéissant-e-s » du centre social Bruno (cf leur texte schizophrénique), ainsi que la préfecture de police et les journaux ont qualifié cette action de « dangereuse » pour la population, alors que les techniciens de la compagnie ferroviaire avaient assuré un peu plus tôt que ce type de sabotage ne pouvait en aucune manière mettre en danger la vie des passager-e-s. Ce n’est sans doute pas un hasard si des dizaines d’actions ne visent personne. Et qu’aurait dit ces messieurs les journalistes si un soldait avait été blessé samedi soir ? Un soldait choisit de quel côté il se place quand il porte l’uniforme, contrairement aux centaines de milliers de civils tués par les guerres partout dans le monde qui ne peuvent en aucun cas choisir de vivre ou de mourir. Nous leur réservons nos larmes et notre colère. Ce sont huit véhicules de l’armée qui ne serviront plus à la violence aveugle de l’État.

Véhicules civils ?

Les médias parlent des véhicules brûlés comme étant « à usage civil ». Il semblerait qu’une bétonnière, des camions, une pelleteuse et deux véhicules de type « Leopard » aient été brûlés. Il suffit de consulter la liste des véhicules de l’armée italienne pour constater que les véhicules appelés « Leopard » sont des chars d’assaut équipés de canons, de mitraillettes et d’autres types d’armes. Fabriqués en Allemagne, ils ont par exemple été utilisés par l’État turc pour l’invasion d’Afrin au début de l’année 2018. Les chars n’ont qu’un seul but : tuer.

Dans plus de 20 opérations en cours de l’armée italienne, tout est retourné, démoli et ce qui sert aux interventions militaires est reconstruit. N’est-ce pas cela la guerre ? Par ailleurs, certains journaux ont évoqué une initiative parlementaire régionale visant à réduire le nombre d’exercices de tirs sur les zones militaires et il s’agit pas non plus de simples exercices de tirs « civils » sur des pigeons en terre cuite. « Il s’agit ici, dit l’article, de rafales de mitraillettes, d’explosions de grenades et de coups de fusils. Tout ce vacarme, en plus de la pollution sonore objective, entraîne aussi une gêne importante. Mais « ce qu’ils emmènent avec eux » est bien plus : à savoir la guerre !

Terrorisme

Après l’attaque anonyme de Roveré, le procureur de Trente a ouvert une enquête pour « acte à caractère terroriste ». Le fait que quelqu’un ait mis le feu à ce qui provoque la terreur peut-il être du « terrorisme » ? Au risque d’être démodé-e-s et même répétitif-ve-s, mais pour nous les terroristes ce sont l’État et les puissant-e-s. A l’heure où les images de Palestinien-ne-s assassiné-e-s nous saisissent d’effroi, ne soyez pas surpris si nous nous nous réjouissons d’actions comme celle-ci. L’État italien possède 12 chars « Leopard » ? Eh bien, deux d’entre eux ne fonctionnent plus. Comme cela a été dit en Allemagne concernant des actions directes sur le plan international, « un véhicule militaire brûlé = des personnes qui ne meurent pas en Afghanistan, en Irak, au Liban ou en Libye… ». Des mots simples.

Pour des intelligences et des cœurs sans casque !

31/05/2018
romperelerighe

NdT :

[1] A savoir les brèves d’actions directes, qu’elles soient « sociales » ou « revendiquées ».

Zurich, Suisse : Plusieurs voitures de la mairie partent en fumée !

Publié le 2018-08-14 21:27:04

Dans la nuit du 7 au 8 août 2018, plusieurs voitures de la ville de Zurich ont été incendiées.

Ce mercredi vers 3h00, sept véhicules de la ville sont partis en fumée. L’intervention rapide des pompiers a sauvé de justesse un bâtiment industriel des flammes devant lequel étaient garées les voitures du pouvoir local. Les dégâts sont estimés à plus de 100’000 francs suisses.

D’après la police de la ville de Zurich et les enquêteurs de la police cantonale zurichoise, l’origine intentionnelle des flammes ne fait aucun doute.

La presse suisse alémanique nous en apprend davantage sur cet incendie. Outre le fait qu’elle mentionne l’institution prise pour cible, à savoir la ville de Zurich (contrairement à la presse suisse romande, qui parle de simples « voitures »), elle nous apprend également que des véhicules de particuliers garés à proximité sont sortis indemnes de l’incendie, ce qui laisse à penser que seul l’outil de travail de la municipalité était ciblé.

Ce sabotage incendiaire n’a pour l’heure pas été revendiqué [mardi 14 août 2018].

 

La Frontière au quotidien : passages à tabac et délations

Publié le 2018-08-18 05:39:04

Clavières est un village italien à deux kilomètres de la frontières française. Depuis l’hiver dernier, c’est un lieu de passage pour les exilé.e.s qui veulent entrer en France. Cela fait quelques semaines que les violences à la frontière s’intensifient. Des militaires et des flics [1], volent, tabassent, menacent et insultent celles et ceux qu’ils arrêtent. Nous rapportons quelques témoignages qui montrent un peu le vécu quotidien à la frontière.



Paroles de flics

  • Lors de l’arrestation d’un mineur : « Même si t’avais dix ans je te laisserai pas passer »
  • Au poste de police, un flic met une musique : « Tu connais cette musique ? Regarde le titre tu vas comprendre ! Ça s’appelle White paradise. »
  • Une patrouille procède à une interpellation dans la montagne, un des flics appelle son supérieur : « c’est bon on a trouvé le gibier ».

Délation

A Clavière le sous-sol de l’église a été ouvert pour en faire un refuge autogéré, Chez Jésus. Le prêtre habite le même bâtiment. Toute la journée il tourne dans les environs pour insulter exilé.e.s et personnes solidaires, mais aussi dénoncer celles et ceux qui tentent de passer la frontière. Dernier exploit en date : dénoncer une femme enceinte et sa petite fille de 12 ans pour que la police les interpelle.

Côté français, certain.e.s habitant.e.s prêtent volontiers main forte à l’État pour renforcer son dispositif de répression raciste. Le 12 août au matin, une femme blanche voit quatre personnes noires et sort immédiatement son téléphone. Deux minutes plus tard, la police déboule en trombe.

A Briançon, le 13 août au matin un groupe de six personnes tente de rejoindre le refuge, premier lieu après la frontière à l’abri de la traque policière. Un couple les voit, monte dans leur voiture et revient dix minutes plus tard suivi d’une voiture de gendarmes.

Les cow-boys dans la montagne

Lorsque les exilé.e.s tentent de passer la frontière, des gendarmes en treillis sont régulièrement présents sur la route pour bloquer le passage. Dans la nuit du 12 août, un groupe d’exilé.e.s a été braqué au fusil et sommé de se coucher au sol par des militaires en embuscade derrière un rocher. « Ils sont sorti en criant couchez vous, couchez vous ! Une personne leur a demandé s’ils avaient le droit de nous tirer dessus, le policier a répondu qu’il ne sait pas courir (...) Ils sont effrayants, si tu as mal au cœur tu peux mourir. Mais moi je ne suis pas un voleur. » raconte M., un adolescent de 15 ans.

Pour procéder à ces interpellations musclées et démesurées, gendarmes et policiers sont bien équipés : lunettes de vision nocturne, chiens, quads, motoneiges... Ces derniers jours, la présence autour de Chez Jésus d’hélicoptères de la gendarmerie et de drones dont on ne connaît pas la provenance a de quoi inquiéter.

Passages à tabac

Lors des interpellations, la police aux frontières se livre de plus en plus régulièrement à des actes de violence, particulièrement pour forcer les personnes interpellées à donner leurs empreintes digitales. Ci-dessous, un témoignage recueilli le 13 août, suite à l’arrestation d’un jeune de seize ans.

« On m’a attrapé à Montgenèvre. J’étais au téléphone, j’ai vu la police passer, puis revenir pour me demander mes papiers. Je n’en ai pas. Ils m’ont fouillé, ils ont vidé mon sac. Puis ils m’ont amené au poste de police à la frontière. Dès qu’on est rentré ils m’ont demandé de signer des papiers, j’ai refusé. Ils m’ont demandé de prendre mes empreintes digitales, j’ai aussi refusé. Après, ils ont commencé à me frapper, pour m’obliger à donner mes empreintes. Une fois, puis une deuxième fois, plus fort. Deux personnes sont venues en renfort. Ils s’y sont mis à quatre pour m’attraper, pour me forcer à ouvrir la main, deux de chaque côté. J’ai résisté. Alors, un des quatre policiers m’a saisi à la nuque et m’a jeté à terre dans une pièce. Il a sorti sa matraque et a commencé à me frapper, au front puis au genoux. Je leur ai dit qu’ils pourraient me tuer, que je donnerai pas mes empreintes. Après ils m’ont mis dans une voiture et m’ont jeté sur le trottoir, juste de l’autre coté de la frontière. Je suis resté là, par terre, trente ou quarante minutes. J’avais trop mal pour me lever, jusqu’à ce que des personnes me trouvent et appellent une ambulance. »

Le 12 août un exilé est allé au poste de la police aux frontières pour se déclarer comme mineur. Légalement, la police est tenue d’enregistrer sa déclaration et de le prendre en charge. Arrivé là bas, les policiers sur place ont refusé de l’enregistrer et lui ont ordonné de donner ses empreintes. Suite à son refus, ils l’ont frappé deux fois, à la tête et au flanc. La veille, une personne mineure s’était également faite frapper dans les mêmes conditions.

Au quotidien les fouilles humilient les personnes de passage avec régulièrement des attouchements, des insultes et un racisme ouvertement exprimé.

Les responsables politiques nous le martèlent : nous vivons dans un État de droit. Ce que nous tenons à faire comprendre ici, c’est ce que cela signifie dans le cas particulier de la frontière : c’est la traque, les ratonnades, les humiliations et les droits bafoués des personnes racisées et sans papiers, de façon systématique. C’est aussi dix ans de prison ferme encourus pour « aide au passage en bande organisée » pour celles et ceux qui luttent contre ce dispositif et ce qu’il représente. C’est encore l’intimidation et la mise en danger délibérée comme seul ordre républicain à la frontière.

Il n’y a ici ni bavures, ni dérives : tous ces faits constituent autant d’exemples de ce qu’est la politique frontalière européenne. Ce sont les pratiques quotidiennes des personnes et des institutions qui invoquent l’État de droit pour mieux justifier la violence nécessaire à leur pouvoir.

Face aux violences policières, étatiques, nous continuerons à passer les frontières, à les ouvrir, à les abattre.



Notes :

[1Nous ne féminisons pas la police car elle est l’émanation d’un État patriarcal et machiste.

De la putain à la maman

Publié le 2018-08-18 05:46:06

Le harcèlement de rue, je connais. Oui, forcément, puisque je suis une femme et que j’ai, de temps à autre, l’audace de m’aventurer hors de mon appartement. Les remarques intempestives sur la longueur de mes jupes ou la rondeur de mes miches, l’impression d’être une côtelette sur un étal de boucher-charcutier, ou un mouflet fébrile sur la scène de L’Ecole des fans, qui attend sa note, merci bien, je connais. Mais, récemment, j’ai fait la découverte d’un autre style de harcèlement de rue. J’ai d’abord cru que pendant quelques mois bénis, j’allais y couper. De dos, j’étais d’abord gratifiée des habituels sifflements et autres bruits de bouche chelous, jusqu’à ce que je me retourne et que, vue de face, il apparaisse au type que j’étais enceinte. “Oulaaa, pardon”, j’entendais alors.



Quoi ?! C’était donc terminé, ces conneries ? Avec mon gros ventre, tout à coup, je ne méritais plus les regards salaces et les invitations lourdingues. A la place, j’avais soudainement droit à un respect qui ne m’avait jamais été octroyé avec autant d’unanimité. Un peu comme Nolwenn Leroy, à qui des animateurs télé considèrent qu’il est acceptable de remonter la jupe face caméra… Jusqu’au moment où on rappelle qu’il s’agit d’une “jeune maman”, et là, bien sûr, sous cet angle, un tel traitement manque soudainement de classe. Ayant décidé de faire usage de mon utérus, j’allais donc être un tout petit peu tranquille ? Que nenni.

Quand elle est tombée enceinte, l’écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi-Adichie a décidé de ne pas rendre la bonne nouvelle publique. “Je trouve que nous vivons une époque où il est attendu des femmes qu’elles performent la grossesse”, a-t-elle plus tard confié. Après neuf mois de grossesse, je suis en mesure de confirmer. Mais à moins de se replier dans sa grotte pendant toute sa gestation et de réserver au seul livreur de pizza la vue de son ventre rond, impossible de garder secrète une nouvelle qu’on porte sur soi de façon aussi visible. Aussi, dans l’espace public, ma nouvelle condition de femme enceinte m’a fait passer de la putain à la maman : de propriété publique sous prétexte de sa supposée disponibilité, mon corps devenait propriété publique sous prétexte, cette fois, qu’il témoignait en chair et en os de l’incroyaaaaaable miracle de la vie. Et les harceleurs étaient, littéralement, à chaque foutu coin de rue pour me le rappeler. A tout moment, un parfait inconnu pouvait débouler de n’importe quelle intersection pour me faire la leçon sur ma silhouette, mon attitude, mon alimentation, mon poids ou mes fringues. Une sorte de version totalement acceptée socialement du harcèlement de rue tel que je me le fadais jusque là.

A la caisse du Monop’, des vieilles dames surgissaient de derrière les piles de paniers pour tâter mon ventre en lâchant “je peux ?” après m’avoir tripotée. Dans la rue, des types me barraient la route pour me dire “c’est un garçon/une fille, félicitations” (c’est fou le nombre de médiums qui traînent la savate à Paris) D’autres, se frottant les mains, lançaient “oh, c’est joli, ça !” en s’étonnant que “ça” ne les remercie pas chaleureusement pour le compliment. Des inconnus m’interrompaient pour me dire “C’est pour quand ?, vous êtes énorme”, “ah non mais là c’est des jumeaux, c’est sûr”, “oulalala c’est imminent là !” et autres remarques trahissant leur envie subtilement camouflée de m’indiquer que j’étais un gros tas. D’autres encore venaient me dire que “waouh”, j’avais “rien pris du tout” ou que “c’est super, ça se voit pas de dos” (comme si c’était l’objectif de toute femme enceinte, de passer pour pas enceinte de dos ; non mais c’est quoi l’intérêt, tromper la listériose en entrant dans les restaurants japonais à reculons pour commander ses sashimis incognito ?). Jusqu’à ma table au restaurant, on venait m’indiquer ce que je n’avais “pas le droit” de consommer et ce qui au contraire “devait” figurer dans mon régime alimentaire si je ne voulais pas être une mère indigne avant même d’être une mère.

Des hommes et des femmes me demandaient sans cesse de sourire, arguant que “porter la vie est la plus belle chose au monde” – il me fallait donc être une sorte de panneau de promotion pour la procréation. D’autres me tombaient dessus dès que j’avais le malheur de m’énerver au téléphone, de tirer la tronche ou pire, de pleurer en public. Sans même questionner la légitimité de ma mauvaise humeur, on me sommait de la ravaler illico parce que “les bébés sentent tout vous savez, vous pourriez le traumatiser à vie” et autres “vous devriez être heureuse, c’est un si beau cadeau”, avec plus d’insistance encore que les pires relous qui m’ont demandé de leur faire risette parce que “c’est quand même plus joli”.

Mais comment diable être sûr qu’on n’est pas en train de se transformer en insupportable harceleur de rue, quand on se retrouve face à une femme au ventre habité ? C’est simple. Suffit de s’assurer qu’on ne répond pas “oui” à une des questions suivantes. Et oui, un seul “oui” suffit.

Avez-vous ne serait-ce qu’une minuscule ombre de doute sur le fait que cette femme est enceinte ? Le petit commentaire que vous vous apprêtez à faire à cette femme, serait-il déplacé si elle n’était pas enceinte ? Peut-il potentiellement lui laisser entendre qu’elle ne serait pas “conforme” à ce que vous imaginez de la grossesse ? Vous apprêtez-vous à lui donner un conseil alors qu’elle ne l’a pas sollicité ? A balancer un commentaire sur son apparence physique alors qu’elle passe devant vous sans rien demander ? A lui dire ce qu’elle doit ou ne doit pas faire ? A lui dire ce qu’elle est censée ressentir ? Au fond, faites-vous cette remarque pour vous mettre en valeur, vous, qui étiez vachement moins mal en point quand vous étiez à sa place ? Ou pour vous rassurer, parce qu’en fait, vous projetez sur elle toutes vos peurs au sujet de la grossesse et de la maternité ? Etes-vous en train de fixer son ventre avec une insistance qui serait jugée super flippante si vos yeux étaient rivés sur n’importe quelle autre partie de son corps ? Etes-vous en train d’approcher dangereusement la main de son ventre sans demander la permission ? L’impact a-t-il déjà eu lieu alors qu’elle ne vous a pas explicitement invitée à la toucher ?

Alors ?

Laissez-la donc tranquille et occupez-vous de vos miches. C’est déjà assez épuisant de fabriquer un être humain, pas besoin d’en rajouter. Je vous laisse, j’ai un corps à me réapproprier.

Clarence Edgard-Rosa